Déconnexion : quand le cadre légal ne suffit plus : ce que révèle mon entretien avec Oana Florea

Publié le: 21 juillet 2026

Dans les entreprises, la déconnexion est souvent abordée sous l’angle du droit. Eurofound définit ce droit comme « la capacité pour les travailleurs de se désengager du travail et de s'abstenir de participer à des communications électroniques professionnelles […] en dehors des heures de travail » (2021).

Sur le papier, tout semble clair. Dans la réalité RH, beaucoup le constatent : on peut couper les notifications… sans jamais couper le mental.

Pour comprendre ce qui se joue dans la tête lorsque la déconnexion échoue, j’ai posé mes questions à Oana Florea, psychologue diplômée et psychothérapeute en formation. Elle apporte un éclairage clinique essentiel sur les mécanismes psychologiques impliqués et sur les stratégies qui permettent réellement de décrocher.

1. Quand on ne décroche pas, que se passe‑t‑il ?

La charge mentale résulte de l’effort cognitif et émotionnel lié aux exigences professionnelles. La littérature indique que lorsqu’elle s’accumule, la charge mentale provoque une fatigue se traduisant par une baisse de motivation et un allongement du temps de réaction (Díaz‑García et al., 2022).

Ne pas décrocher oblige le cerveau à maintenir cette charge active, même après la journée. Le modèle Effort‑Récupération (Meijman & Mulder, 2013) montre que si les pensées professionnelles restent présentes, la tension ne redescend pas.

2. Pourquoi certains restent en “mode alerte”?

Oana distingue deux types de facteurs :

Facteurs professionnels

  • absence de limites claires
  • culture implicite de disponibilité
  • mimétisme des pairs

Facteurs individuels

  • perfectionnisme
  • faible estime de soi
  • difficulté à dire non
  • locus de contrôle interne


Ces profils sont particulièrement vulnérables à la non‑déconnexion.

3. La culpabilité de ne pas répondre : d’où vient‑elle ?

L’hyperconnectivité actuelle génère un sentiment d’urgence permanent. Cela nourrit notre culpabilité lorsque l'on choisit de ne pas répondre (Trujillo Pons & Megino Fernández, 2023).

Quand les managers écrivent en dehors des heures, cela devient une norme implicite (Shaari & Amirul, 2023).

4. Le perfectionnisme : un frein majeur à la coupure

Le perfectionnisme pousse à associer sa valeur personnelle à ses performances (Mohr, Shoshan & Sonnentag, 2023). Oana souligne alors que s’arrêter de travailler peut être vécu comme un bouleversement de l’équilibre psychique pour les individus perfectionnistes.

Cela peut aller jusqu’à des signes « d’addiction » au travail (workaholism):

  • ignorer ses besoins physiologiques
  • se dévaloriser après un incident mineur
  • ressentir de l’anxiété loin du travail


5. Les impacts sur la santé mentale

L’absence de déconnexion maintient les réactions physiologiques et psychologiques de manière chronique (Sonnentag, Venz & Casper, 2017). Le stress aigu devient stress chronique, menant à l’épuisement émotionnel.

Le lien avec les troubles du sommeil est direct : penser au travail en continu perturbe l’endormissement.

6. Les stratégies proposées par Oana pour mieux décrocher

Externalisation de la charge mentale
Écrire ce qu’il reste à faire avant de partir. Cela évite de ramener le travail dans sa tête et clôture symboliquement la journée.

Rituels de fin de journée
Ranger son bureau et fermer son ordinateur en pleine conscience. Ces gestes ferment la journée.

Technique du “contenant”
Imaginer une boîte dans laquelle on dépose mentalement les préoccupations professionnelles, puis la fermer symboliquement. Cela aide à mettre à distance les pensées liées au travail.

Worry time
Définir un créneau dédié aux pensées professionnelles. Si une pensée surgit en dehors de ce créneau : ne pas s’y accrocher, la reporter volontairement. Cela permet de reprendre le contrôle de son espace mental.

Activités à faible obligation
Activités physiques, hobbies, moments sociaux. Les réaliser par envie personnelle renforce la détente et la vraie coupure mentale.

7. Ce qu’elle observe le plus souvent

La difficulté à décrocher touche tous les métiers dès que la personne se sent responsable. Mais l’environnement social joue un rôle majeur : les comportements des collègues et des managers influencent fortement la capacité à se déconnecter.

8. S’il ne fallait retenir qu’un conseil

Les stratégies sont essentielles à court terme. Mais à long terme, le plus important est de comprendre son propre rapport au travail : ce qu’il représente, ce qu’il vient nourrir, et pourquoi il occupe autant d’espace mental.

Conclusion

La déconnexion ne se résume pas à un cadre légal : elle repose sur un équilibre subtil entre organisation, culture d’équipe et mécanismes psychologiques individuels.

La déconnexion n’est pas qu’une affaire de notifications, mais une question de tension interne, de perfectionnisme, de responsabilité ressentie et de rapport intime au travail.

Un grand merci à Oana Florea, psychologue diplômée et psychothérapeute en formation, pour la richesse de ses éclairages et la finesse de son analyse.